S.H.B.M.S.H.

Société d'histoire de Belœil-Mont-Saint-Hilaire

60 ans après... La raffinerie de sucre de Saint-Hilaire

Il y a 60 ans cette année, la Raffinerie de sucre du Québec débutait ses opérations à Saint-Hilaire.
   La Raffinerie de sucre du Québec, les Hilairemontais d'un certain âge s'en souviennent. Elle occupait le site actuel du nouveau village de la gare. L'usine était imposante; son terrain immense et ses montagnes de betteraves en automne, inoubliables. Elle avait sa propre voie ferroviaire et sa locomotive privée. L'ensemble se complétait par un hôtel, un bureau, deux grands entrepôts, des étangs de décantation et un parc immobilier pour loger les ouvriers et les cadres.

D'octobre à janvier, soit lors de la période de récolte et de transformation de la betterave sucrière, l'usine était une véritable ruche. Pendant 42 ans, elle a fourni du travail à une importante main-d'œuvre. Même si elle est aujourd'hui disparue, elle fait partie intégrante du patrimoine de la ville de Mont-Saint-Hilaire. En guise de commémoration, nous rappellerons ici les faits saillants de son histoire.

Dès 1877, la culture de la betterave sucrière, bien établie en Europe, est reconnue possible au Québec par des ingénieurs et des chimistes français et belges. En 1880, une première sucrerie est établie à Farnham-Ouest. Un an plus tard, une deuxième ouvre à Coaticook et une troisième à Berthier. Elles fermèrent toutes par manque de financement et d'expertise. Des ensemencements expérimentaux sont tentés en 1935 et 1936 dans les comtés de la plaine de Montréal, notamment dans le champ de l'École de Laiterie de Saint-Hyacinthe. Les résultats s'avérant concluants, des hommes d'affaires se montrent intéressés à la construction d'une usine, mais sont vites forcés d'abandonner le projet, faute de financement.

En 1936, le premier ministre libéral du Québec, monsieur Adélard Godbout, délègue en France le député Hormidas Langlais et l'économiste Paul Rioux, pour rencontrer des ingénieurs agronomes. Les deux années suivantes, Louis Pasquier et un autre ingénieur agronome français ainsi que Gilbert Dionne, agronome québécois, étudient la viabilité d'une betteraverie, la qualité des terres, différents sites et visitent quelques usines américaines. En 1939, ils proposent au gouvernement du Québec d'ouvrir une raffinerie de sucre de betteraves. Ils recommandent le site de Saint-Hilaire en raison de sa proximité avec des terres propices à la culture de la betterave, de la présence d'une voie ferrée et d'une rivière fournissant abondamment l'eau nécessaire à la transformation de la betterave. En 1941, une loi est votée autorisant l'achat de la machinerie et l'outillage de l'usine inopérante Rock County Sugar Company de Janesville dans le Wisconsin. À l'automne de la même année, le gouvernement débloque les sommes nécessaires pour la construction de l'usine.

La construction
   La construction de l'usine débute en octobre 1941. C'est un entrepreneur de Sainte-Anne-de-la-Pérade, F. X. Lambert, qui obtient le contrat de construction de l'entrepôt de la pulpe et celui du sucre. Entre ces deux édifices sera érigée la sucrerie. L'ingénieur américain Merker a le mandat de planifier le réassemblage à Saint-Hilaire. Le manque de main d'œuvre, la rareté des matériaux durant la guerre et des grèves entraînent des retards dans les échéanciers.

Reconstruire avec du vieux représente tout un défi! Voici ce que raconte monsieur André Auger, chef de service de la Grande Culture, dans son mémoire présenté en mars 1945 à monsieur Laurent Barré, ministre de l'Agriculture du gouvernement de l'Union Nationale : «Je dois rendre ici témoignage au dévouement et à la bonne volonté de ces hommes qui travaillaient dans des conditions assez pénibles. (?) J'avais comme bureau une petite cabane d'environ 12 pieds par 12 pieds en planches simples, chauffée avec un vieux baril métallique. Une table en planches à dessins au mur me servait de pupitre et des quarts à clous comme sièges. Pas de machine à écrire, pas de sténographe, pas de commis jusqu'au mois d'août de cette année [1941]. J'étais responsable de tous les travaux (?) Du mois de mai au mois de septembre 1942, j'ai donné cinq jours francs à Saint-Hilaire quand ce n'était pas six. Les voyages se faisaient de nuit pour sauver du temps. » 1 Les travaux ont nécessité un investissement initial de 1 050 000 $. Pour la première fois, l'État se lançait dans un domaine industriel.

Les débuts
   En 1943, les premières récoltes québécoises de betteraves à sucre sont acheminées à l'usine ontarienne de Chatham ? celle de Saint-Hilaire n'étant pas terminée. Le gouvernement engage monsieur Allen, un agronome chimiste de l'Ohio, pour gérer la nouvelle usine de Saint-Hilaire. La culture de la betterave est bien accueillie par les agriculteurs parce qu'elle ameublit la terre par ses longues racines de près de deux mètres et fournit un revenu d'appoint aux petits cultivateurs. La première raison d'être de l'usine est de venir en aide aux fermes qui produisent d'une à cinq acres. Le 30 août 1944, le gouvernement libéral de monsieur Godbout subit la défaite face à l'Union Nationale de Maurice Duplessis. Le nouveau gouvernement décide de garder la Raffinerie dont il avait décrié la construction. Les débuts sont modestes, difficiles et déficitaires à cause d'une production insuffisante de la matière première : la betterave sucrière. Le ministère de l'Agriculture doit faire de la propagande afin d'inciter un plus grand nombre d'agriculteurs à adopter cette culture.

À la fin de la guerre, en 1946, monsieur Louis Pasquier est engagé à titre de gérant. Malgré la réalisation d'un bénéfice net, le 10 février 1951, le ministre de l'Agriculture, monsieur Laurent Barré, le congédie; ce qui fait couler beaucoup d'encre dans les journaux de l'époque. Le député de Verchères, le libéral Arthur Dupré, défend avec vigueur monsieur Pasquier. Des débats houleux ont lieu à la Chambre d'Assemblée. Un journaliste du Devoir, monsieur Pierre Laporte, fait une analyse exhaustive du dossier et dénonce le geste de Maurice Duplessis. Monsieur Barré soutient que le contrat qui liait monsieur Pasquier au gouvernement n'a pas été respecté et maintient sa décision. La sucrerie devenue rentable, le gouvernement Duplessis, au pouvoir depuis 1944, se voit dans l'obligation de démentir une fois de plus des rumeurs de vente tout en s'engageant envers les producteurs à maintenir ses activités.

Les bonnes années
   La production augmente, pour atteindre son potentiel d'usinage en 1964. L'ouragan Flora a détruit le quart des récoltes de canne à sucre de Cuba et réduit la production d'autres pays des Caraïbes. L'U.R.S.S. augmente ses importations suite à une récolte inférieure : le prix du sucre est donc plus élevé et l'usine réussit à dégager des profits. D'autres régions du Québec s'intéressent à la culture de la betterave sucrière. Des expériences sont tentées à La Pocatière, mais le rendement est décevant à cause du faible égouttement des sols. L'usine de Saint-Hilaire reste l'unique usine betteravière de la province et fonctionne désormais au maximum de sa capacité pendant les mois d'activité de la récolte et de la transformation, c'est-à-dire de 100 à 130 jours par année.

En 1968, on doit faire face à une nouvelle réalité: la production de la betterave sucrière dépasse la capacité d'usinage de la sucrerie. La raffinerie prolonge sa période d'activité et l'entreposage des betteraves exposées au gel provoque une perte de sucre. Pour contrer la surproduction, la raffinerie doit recourir à une nouvelle stratégie. En 1969, pour la première fois, les producteurs agricoles sont soumis à un contingentement afin de respecter la capacité maximum de l'usine, soit 1,600 tonnes de coupe par jour. La culture est devenue spécialisée et mécanisée; le nombre de producteurs diminue alors que leur surface cultivée et leur rendement avaient augmenté grâce à l'emploi d'engrais et la mécanisation. La vocation de la sucrerie change: elle s'éloigne de plus en plus de sa raison d'être initiale qui était de fournir un revenu d'appoint aux petits cultivateurs. La sucrerie doit maintenant répondre aux besoins de gros cultivateurs spécialisés qui acceptent mal le contingentement. Le déficit est encore au rendez-vous.

Opération rentabilisation
   Bien que le marché mondial permette d'augmenter la production sucrière, l'équipement de la sucrerie date de 1944 et ne fonctionne à pleine capacité que de 100 à 130 jours par année. La raffinerie est aussi la seule usine à payer les producteurs agricoles à la tonne plutôt qu'à la teneur en sucre alors que les engrais permettent de produire de grosses betteraves moins sucrées. Tous ces facteurs expliquent en partie la non rentabilité de l'entreprise.

En 1970, des projets de modernisation sont discutés. Le premier consiste à ajouter des installations pour le raffinage du sucre brut de canne, ce qui permettrait à l'usine de fonctionner sur une base annuelle. Le deuxième projet propose l'agrandissement de l'usine. Beaucoup de discussions ont lieu, mais c'est seulement en 1974, alors qu'un bris d'équipement limite la production au sucre roux, qu'on décide d'aller de l'avant. Des études techniques sont donc entreprises dans le but de tripler la production, de réorganiser la gestion, de réviser le mode de paiement des producteurs sur la teneur en sucre plutôt que sur le poids de la betterave.

En mars 1977, le nouveau ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, Jean Garon, modifie les structures du conseil d'administration de la raffinerie. Les nouveaux administrateurs ne seront plus des politiciens mais des gestionnaires d'entreprises du secteur agro-alimentaire. En octobre 1978, la raffinerie se porte acquéreur au coût de 2 millions USD de l'équipement de l'usine d'Easton dans le Maine. En novembre 1979, le gouvernement du Québec approuve officiellement le programme d'agrandissement et de modernisation de l'usine. En 1980, la raffinerie obtient une subvention de 7,2 millions $ du Ministère fédéral de l'expansion économique régional (MEER) ? subvention conditionnelle à l'interdiction de produire de sucre blanc jusqu'en 1985. Les travaux de modernisation de l'usine commencent.

En 1980-81, la phase I du programme d'expansion augmente la capacité de l'usine de 1450 à 3630 tonnes de betteraves par jour. La phase II porte la capacité de l'usine à 5080 tonnes par jour. En 1982, une nouvelle loi fait passer la Raffinerie du Québec de corporation gouvernementale à société industrielle et commerciale dotée d'un fonds social de 50 millions de dollars. Dorénavant, elle devra produire un rapport annuel au ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation. En 1983, la gamme des produits Marie-Perle est introduite sur le marché canadien. Les visées des administrateurs sont ambitieuses. On projette l'installation d'équipements de raffinage de sucre brut de betterave et de canne à sucre. On projette aussi l'installation d'équipements pour l'emballage. Les superficies sous culture et la capacité de l'usine ont plus que triplé mais la rentabilité n'est pas au rendez-vous : Les taux d'intérêt hors proportion, un printemps tardif, une sécheresse, des conflits de travail pendant le récolte et le rodage d'une usine devaient s'ajouter à des prix désespérément bas. 2

De 1982 à 1985, le déficit s'alourdit considérablement. L'année 1985 est particulièrement pénible. Insatisfaits du prix offert (41$ plutôt que 45$ la tonne), le nombre de producteurs baisse de 368 en 1984 à 149. L'usine ne produisit que le quart de sa capacité ? Après avoir investi des sommes considérables, le gouvernement devrait débourser à nouveau 12 millions de dollars pour raffiner le sucre blanc ? Triste bilan : en 42 années d'existence, la raffinerie ne connut que dix années de profits. (page 14 du rapport annuel 1983-1984 de la RSQ).

La fermeture
En 1986, le nouveau ministre libéral de l'Agriculture, monsieur Pagé, se retrouve devant deux choix : Fermer l'usine, comme l'a proposé le ministre des Finances du gouvernement Lévesque, Yves Duhaime, en la vendant à sucre Lantic, un important raffineur dont le principal actionnaire est Steinberg, ou mettre en application le plan de relance élaboré par l'ex-ministre de l'Agriculture, Jean Garon. 3

Si une politique canadienne de régularisation du prix du sucre est adoptée sous peu, il est quasi assuré que la raffinerie, loin de fermer, verrait ses opérations augmenter. Compte tenu que la politique sucrière canadienne n'est pas une vraie politique de prix stabilisé comme le demandaient le gouvernement du Québec et les producteurs agricoles, le ministre Pagé et le ministre à la Privatisation, monsieur Fortier, décident de fermer l'usine le 10 mars 1986. Le 19 mars 1986, Robert Bourassa s'adresse au président du Syndicat des employés de bureau en ces termes : « La Raffinerie de sucre du Québec avait accumulé un déficit de plus de 30 millions de dollars. Jusqu'ici, le gouvernement du Québec s'était engagé pour des sommes supérieures à 115 millions afin de supporter les opérations de la R.S.Q. Il aurait dû injecter un autre 55 millions pour compléter le plan d'expansion qui avait été proposé (?) compte tenu de l'état précaire des finances de la province, le gouvernement s'est vu forcé de remettre en question une culture qui, en l'absence d'une véritable politique sucrière canadienne, nécessitait une aide accrue à même les fonds publics.» 4

Il ne s'agit pas d'une privatisation mais bien d'une liquidation. Lantic Sugar achète l'équipement de l'usine, particulièrement le contrôle informatique, le marché du sucre raffiné Marie-Perle , des contrats de clients desservis par la raffinerie tels Métro, Provigo, J.E. Landry? pour 50 millions de dollars. L'usine vide est mise en vente. Un projet de club nautique, un autre de cité du cinéma sont évoqués. En 1996, l'usine est finalement démolie. Saint-Hilaire a donc vu disparaître sa raffinerie de son paysage. La culture de la betterave sucrière n'aura pas été vaine. Elle a enrichi les terres et a permis le drainage des bons sols agricoles. Comme les vieux moulins de la montagne, la Raffinerie de Sucre du Québec a été source d'emploi et de rayonnement pour la ville. Son histoire originale et parfois tumultueuse appartient désormais au passé.

NOTES

1?  Auger, André, chef du Service de la Grande Culture . Mémoire adressé à Laurent Barré, min. de l'Agriculture, le 10 mars 1945.
2 ?  Guertin, Simon, président des Producteurs de betteraves à sucre, Rapport annuel du Syndicat des Producteurs de Betteraves à sucre de 1983, Québec, Le message du président.
3 ?  Ledoux, Marc, journaliste, Raffinerie de sucre : la minute de vérité pour bientôt , éditorial ?il Régional, 5 février 1986.
4 ?  Bourassa, Robert, premier ministre du Québec dans une lettre adressée à Monsieur Normand Brodeur, président du Syndicat des employés de bureau de la RSQ, 19 mars 1986.

 — Suzanne Bessette-Lafond et Pierre Saint-Germain, 2004
La raffinerie de sucre de Saint-Hlaire. SHBMSH, fonds Michel-Clerk.
La raffinerie de sucre de Saint-Hlaire. SHBMSH, fonds Michel-Clerk.
Déchargement de bettraves. SHBMSH, fonds Michel-Clerk.
Déchargement de bettraves. SHBMSH, fonds Michel-Clerk.
Tas de bettraves. SHBMSH, fonds Michel-Clerk.
Tas de bettraves. SHBMSH, fonds Michel-Clerk.
Champs de bettraves à sucre. SHBMSH, fonds Michel-Clerk.
Champs de bettraves à sucre. SHBMSH, fonds Michel-Clerk.

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