S.H.B.M.S.H.

Société d'histoire de Belœil-Mont-Saint-Hilaire

Le raid sur Deerfield en 1704

Il y a trois cents ans, de l'autre cote de l'Atlantique, le roi Louis XIV de France déclare la guerre à la reine Anne d'Angleterre. Aussitôt, l'ordre de bataille est donné et des dépêches annonçant le début des hostilités sont expédiées aux gouverneurs de la Nouvelle-France et de la Nouvelle- Angleterre.

Six semaines plus tard arrive à Québec le bateau portant la nouvelle de l'état de guerre. Le gouverneur Vaudreuil fait venir au château le vaillant seigneur de Rouville, Jean-Baptiste Hertel, et lui confie une mission périlleuse. Craignant une attaque des Anglais et des Iroquois, Vaudreuil commande à Hertel de saccager les bourgades fortifiées qui défendent la frontière Nord de la Nouvelle-Angleterre.

À trente-cinq ans, Jean-Baptiste Hertel est dans la force de l'âge. Son père François « le héros » lui avait appris, ainsi qu'à ses frères, comment se battre à l'indienne : comment utiliser le camouflage pour se rendre invisible, comment s'approcher de l'ennemi sans faire de bruit, étrangler une sentinelle avant qu'elle ne donne l'alarme, envahir un établissement ennemi dans le silence de la nuit, figer le sang de l'adversaire par des cris de guerre. Hertel savait également comment mener l'indien, s'en faire obéir et s'en faire respecter.

La première cible à neutraliser serait le village fortifié de Deerfield, au Massachusetts. Hertel se prépare à partir : il rassemble cinquante soldats français et deux cent cinquante braves Abénaquis dont il formera son commando. Les Abénaquis sont des batailleurs redoutables en même temps que cruels et sanguinaires, autant, sinon plus, que leurs ennemis jurés, les Iroquois. Mais afin de conserver l'amitié des Abénaquis et les garder comme alliés, les Français doivent les tenir occupés. Et quoi de mieux, en ce froid hiver de 1704, que d'inviter les Abénaquis à descendre mettre à sac une bourgade anglaise avec, en prime, la chance d'en ramener une bonne poignée d'otages à rançonner!

À la mi-janvier, Hertel part avec sa compagnie, apportant une provision de raquettes pour chausser d'éventuels captifs. Il quitte les bords du Saint-Laurent et se dirige vers le sud. À Sorel, la troupe s'engage sur la rivière Richelieu, traverse les glaces du lac Champlain, pique vers l'est à hauteur de ce qui deviendra plus tard Burlington, descend la rivière White jusqu'à la rivière Connecticut et arrive, fin février, aux abords de Deerfield.

Dans la froide grisaille des petites heures du matin du 29 février (fusils, tomahawks, brandons enflammés à la main et poussant des cris de guerre) les Français et leurs alliés franchissent la palissade et envahissent le vil­lage endormi. Les Deerfield empoignent leurs armes, mais trop tard! Quarante- neuf sont tués sur le champ. Les maisons du coeur du village sont mises à feu. Pris de panique, cent dix hommes, femmes et enfants apeurés, terrifiés sont entassés dans la meeting houses . Vivement, Hertel sort les captifs hors du village et les amène jusqu'à son campement de la veille. À peine quelques heures de repos et Français, Indiens et captifs chaussent les raquettes et repartent, par petites bandes, en direction du Canada. Pas de pitié pour les traînards; une femme enceinte, incapable de suivre, est expédiée d'un coup de tomahawk. Par contre, les Indiens prennent soin des enfants; ils les traînent en toboggans improvisés, partagent avec eux leurs maigres rations et leur réservent les meilleurs morceaux de gibier pris à la chasse.

De retour au Canada, près de Chambly, soldats français et guerriers abénaquis se séparent. Les Blancs se hâtent de rejoindre leur famille et les Indiens se dirigent vers leur tribu. Tous les captifs ne connaissent pas le même sort. Plusieurs filles et garçons adoptent par des familles indiennes apprennent la langue abénaquise et s'assimilent vite à la vie tribale. Certains enfants et adultes seront « vendus » à des familles coloniales et deviennent francophones et catholiques. D'autres, enfin refusent d'abjurer la foi puritaine et sont éventuellement rançonnés soit par leurs parents ou par le gouvernement colonial à Boston et retournent vivre en Nouvelle-Angleterre.

Un grand nombre d'otages d'origine anglo-américaine se sont ainsi établis au Canada pendant les guerres appelées les «French and Indian Wars» qui prirent fin avec le traité d'Utrecht en 1713. Certains noms de famille restèrent inchangés, tandis que d'autres ont été francisés. Aujourd'hui, on trouve presque partout au Québec des descendants de captifs originaires de Deerfield, Haverhill, Salmon Falls, Kittery, Wells, York, Rye, Saco, Scarboro, Groton, Permaquid et Worchester. Ainsi, le Québec s'est enrichi des familles Adam (Adams), Ain (Wayne), Phaneuf (Farnsworth), Chartier (Carter), Otis, Dubois (Wood), Stebbens (Stibbens) et de nombreuses autres.

Quant au premier seigneur de Rouville, Jean-Baptiste Hertel, il survécut pour diriger encore plusieurs expéditions punitives contre les établissements frontaliers de la Nouvelle-Angleterre. Militaire de carrière, infatigable, grand de taille et fort de tempérament, Hertel passa toute sa vie à se battre. Toutefois, il est mort dans son lit, au Cap-Breton, le 30 juin 1722, sans jamais avoir eu le temps d'habiter sa seigneurie de Rouville!

 — Michel Clerk, 1994
Vieux Meeting House, vert 1680. À l'arrière une maison amérindienne. Mary Williams Fuller, The Story of Deerfield, p. 21.
Vieux Meeting House, vert 1680. À l'arrière une maison amérindienne. Mary Williams Fuller, The Story of Deerfield, p. 21.

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